L’Inventaire Biologique Généralisé Mercantour/Alpi Marittime

Un exemple de collaboration réussie entre gestionnaires d’espace protégé et taxonomistes
dimanche 23 janvier 2011
par  Emmanuel ICARDO

Marie-France LECCIA
Parc National du Mercantour, 23 rue d’Italie, 06000 Nice. France.
marie-france.leccia@mercantour-parcnational.fr

Depuis 2007, le Parc National du Mercantour (PNM) et le Parco Naturale Alpi Marittime (PNAM) œuvrent à une meilleure connaissance de leur patrimoine naturel à travers le premier inventaire exhaustif de la biodiversité de leur territoire : l’Inventaire Biologique Généralisé Mercantour / Alpi Marittime (De Biaggi et al., 2010).

Notre territoire, par sa position géographique, sa géologie variée et son gradient altitudinal, est caractérisé par une grande diversité d’habitats et abrite donc un nombre d’espèces exceptionnellement élevé ; il est d’ailleurs considéré comme un hotspot de biodiversité à l’échelle planétaire (Médail & Quézel, 1997), cette caractéristique le rendant extrêmement attrayant aux yeux de la communauté scientifique. JPEG - 68 ko Cependant, une grande partie de cette biodiversité reste à découvrir et à répertorier, notamment dans les groupes les moins étudiés, tels que les insectes, les bryophytes et les lichens, etc...

C’est dans ce but que nos deux parcs ont décidé de mener ensemble un Inventaire Biologique Généralisé, premier inventaire de cette envergure en Europe et deuxième au niveau mondial.
Depuis 2001, à travers les inventaires des araignées et des mollusques du PNM, le Muséum National d’Histoire Naturelle (MNHN) de Paris œuvre pour une meilleure connaissance du territoire Mercantour/Alpi Marittime et s’appuie sur les compétences des parcs pour la réalisation de ses inventaires. Lorsqu’en 2006, l’European Distributed Institute of Taxonomy (réseau d’excellence en taxonomie) a vu le jour et a proposé d’assister la mise en place d’inventaire exhaustif de la biodiversité (baptisés alors ATBI+M (All Taxa Biodiversity Inventory + Monitoring), le MNHN a soutenu la candidature des parcs pour être le siège du premier ATBI+M d’Europe. Grâce à cette caution scientifique et à la réputation de nos structures et de nos territoires, notre candidature fut sélectionnée. Dès décembre 2006, nous nous avons pu nous appuyer sur la communauté scientifique lié à EDIT, soit un réseau de plus de 250 taxonomistes issus de toute l’Europe. Ce réseau s’est étoffé au fur et à mesure du projet, notamment par l’adhésion de nombreux taxonomistes non-professionnels et par une implication des réseaux naturalistes locaux. Aujourd’hui, près de 350 taxonomistes travaillent à nos coté pour faire progresser notre inventaire.

Nous avons choisi de nous focaliser sur les taxons les plus méconnus, c’est-à-dire, les invertébrés et la flore non-vasculaire, sans toutefois négliger d’autres taxons mieux étudiés tels que l’herpetofaune et la flore vasculaire. Les milieux les moins connus (cavités, zones hyporhéiques, …) ont aussi fait l’objet de nombreuses prospections.

Installation d'un piège d'interception (photo : Elise Minssieux) Les prospections, réalisées de mai à octobre en fonction des aléas climatiques, s’organisent de deux manières : Les scientifiques viennent individuellement et décident eux-mêmes de leurs lieux de prospection, tout en s’appuyant des orientations données par les parcs. Ils ne sont autorisés à collecter que les taxons qu’ils sont capables d’identifier ou doivent nous fournir la liste des taxons qu’ils souhaitent collecter et des personnes compétentes à qui ils souhaitent les transmettre. Ces chercheurs sont défrayés pour leurs transports et hébergements. Les scientifiques viennent en équipe, avec des lieux de prospection co-décidés avec les parcs et un programme sur 2 à 4 ans. Ces prospections concernent fréquemment un nombre élevé de taxons, dont les spécimens sont redistribués au sein de l’équipe. Ces scientifiques bénéficient de convention avec les parcs, couvrant, d’une part, leurs frais de transport et d’hébergement, mais aussi certains frais annexes à l’inventaire (matériel de collecte, tri des échantillons, …). Les recherches menées par les équipes sont relativement plus faciles à suivre et à organiser que les recherches individuelles, même si ces deux modes de prospection s’avèrent complémentaires.

Suite aux collectes de spécimens, la phase d’identification peut prendre de quelques semaines à plusieurs mois selon les groupes taxonomiques et la quantité de matériel collectés. Nous demandons ensuite à chaque chercheur (ou équipe de chercheurs) de nous remettre la liste des espèces collectées (qui sera ensuite intégrée dans l’Inventaire National du Patrimoine Naturel (http://inpn.mnhn.fr)) et un rapport commentant cette liste (que peut-on extrapoler sur le milieu à partir des espèces collectées ? quelles sont les espèces sont patrimoniales ? endémiques ? etc…)

Les spécimens collectés sont conservés par les collecteurs, à l’exception d’un spécimen par espèce, devant être transmis au MNHN pour les spécimens collectés en France et au Museum Régional de Sciences Naturelles de Turin (MRSNT) pour les spécimens collectés en Italie. Notre projet intègre également la possibilité de réaliser des études moléculaires (barcoding) sur les taxons récoltés afin d’obtenir une meilleure connaissance de leur systématique et/ou de leur phylogénie. Ces études sont réalisées soit par le Service de systématique moléculaire du MNHN, soit par le Centre de Biologie et de Gestion des Populations (CBGP).

Comme nous nous y attendions, aucune grande découverte n’a concerné les vertébrés et, hormis une meilleure connaissance de sa répartition, la flore vasculaire ne nous a pas réservé de grandes surprises. Par contre, cet inventaire a permis une augmentation considérable de notre connaissance du monde des invertébrés : en quatre années de prospection, le nombre d’espèces d’insectes recensés sur nos parcs est passé de 1.900 à 4.300, et de nombreuses familles n’ont pourtant pas encore eu l’opportunité d’être prospectées ! Autre exemple, l’inventaire des lichens mené sur le secteur de l’Ubaye a permis de recenser de recenser 802 espèces dont 6 espèce nouvelles pour la science et 1 nouvelle pour l’Europe. Plusieurs centaines d’espèces ont été observées pour la première sur le territoire de nos deux parcs, des dizaines sont nouvelles pour la faune de France et d’Italie et plus d’une trentaine sont en attente d’être décrites (soit, nouvelles pour la science).

A terme, cet inventaire nous permettra non seulement de mieux connaître notre patrimoine naturel, mais également de mieux comprendre le fonctionnement de nos écosystèmes. Effectivement, nous travaillons à la mise en place d’un certain nombre de suivis pour mieux comprendre l’impact des activités anthropiques sur notre territoire et donc d’optimiser sa gestion. L’impact du changement climatique sera également étudié à travers le suivi de la répartition de certaines espèces alpines.

Notre initiative a encouragé d’autres espaces protégés européens à débuter leur propre Inventaire Biologique Généralisé. C’est le cas du parc national de Muranska Planina (Slovaquie), en 2008 et de la réserve de biosphère de Spreewald (Allemagne), en 2010.

Notre projet bénéficie de financements du Ministère de l’Ecologie, d’EDIT, de la Fondation Albert II de Monaco, du Gouvernement Princier de Monaco et du Fonds Européen de Développement Régional - Programme Alcotra 2007-2013.

Références :
MEDAIL Frédéric & QUEZEL Pierre, 1997. Annals of the Missouri Botanical Garden, 84 complété par Véla E. & Benhouhou S., 2007
DE BIAGGI Marta, LECCIA Marie-France, KROUPA Alexander, MONJE Juan Carlos, 2010. Creating a biodiversity inventory in protected areas to increase knowledge of their natural heritage and to improve land management. Eco.mont, 2010, 2, 1, p.49-52


Brèves

28 février 2017 - La notion de nuisible retirée du code de l’environnement

La loi pour la reconquête de la biodiversité fait disparaître la notion de "nuisible" du code de (...)

31 octobre 2014 - L’Agende française pour la biodiversité est en ordre de marche

Ségolène Royal souhaite, une fois la loi-cadre sur la biodiversité votée, l’installation de (...)

23 janvier 2012 - Parc national des Calanques : le GIP adopte le projet

L’assemblée générale du Groupement d’intérêt public (GIP) des Calanques a adopté à Marseille, à une (...)

29 décembre 2011 - Avis favorable pour le futur Parc national des Calanques

La commission d’enquête publique a rendu un avis favorable au projet de création du parc national (...)